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Et vous, de quoi ne vous souvenez vous plus ?

Comment pouvons-nous observer la véritable perte de biodiversité alors que nous souffrons d’un syndrome d’amnésie, appelé le « shifting baseline syndrome ». Notre référentiel de la biodiversité serait différent de celui de nos grands-parents.







A l’heure actuelle, la biodiversité à l’échelle mondiale subit de fortes pressions anthropiques directes ou indirectes qui laissent présager le pire. Notre planète est dominée par l’Homme (Vitousek et al. 1997) [1] avec des effets sur tous les écosystèmes de la terre depuis l’augmentation du nombre d’humains et de leur consommation de ces dernières dizaines années. L’évaluation des écosystèmes pour le millénaire (EM, 2005) [2] est un programme international conçu pour apporter une expertise scientifique relative aux conséquences des perturbations des écosystèmes pour le bien-être humain et pour trouver des remèdes à ces changements. D’après ce dernier, cette expansion humaine qui ne freine pas sa course, entrainera dans sa foulée une amplification de ces facteurs que sont « la pollution, les espèces invasives, la perte de territoire, et autres ». Ces tendances devraient se perpétuer dans le future.

Environ 70.8% ou 362 millions de kilomètres carrés d’océans et de mers principales couvrent la planète. Les océans recouvrent la plus grande partie du globe. Ils sont donc les premiers à pâtir de la main de l’Homme qui ne cesse, entre autre, de les vider de leur richesse. La récente expansion massive des pêcheries mondiales mène à des écroulements étendus de populations marines. Une étude récente estime que le nombre total de poissons dans la mer du Nord a diminué d’environ 26 million de tonnes à la fin du 19e siècle à 10 millions de tonnes en 1991 (Mackinson & Daskalov, 2007) [3].

Dans l’océan Nord-Atlantique, la biomasse de poissons prédateurs a déclinée de deux tiers à travers la seconde moitié du 20e siècle, bien que cette zone était déjà bien épuisée avant le début de cette période (Pauly et al. 2002) [4]. Entre les années 2000 et 2006, cent millions de tonnes de poissons pour l’alimentation ont été extraits annuellement des océans et des eaux côtières, dont 85% pêchés à l’état sauvage (le reste provenant de l’aquaculture ; Turvey, 2009) [5]. Bien que la plupart des pêcheries soient côtières, les poissons pélagiques sont aussi capturés en importante quantité. En 2000, 38 millions de tonnes de poissons pélagiques ont été pêchés, ce qui représente 44% de la pêche marine mondiale (Pauly et al. 2005) [6]. Les écosystèmes marins jouent un rôle important dans « la régulation du climat, les cycles d’eau douce, l’approvisionnement alimentaire, le maintien de la biodiversité, l’énergie et les services culturels dont les loisirs et le tourisme » (EM, 2005) [2]. Pourtant, la perte de biodiversité marine freine la capacité des océans à produire de la nourriture, à maintenir la quantité d’eau et à se remettre des perturbations (Worm et al. 2006) [7].

Bien que la plupart des pertes de biodiversités marines semblent récentes, les impacts de l’homme sur les écosystèmes marins ne datent pas d’hier. L’étendue de ses effets commencent à être un peu plus clair. En effet, d’après Pauly, qui nomme ce syndrome le « shifting baseline syndrome », l’Homme souffrirait pourtant d’amnésie face à ses actes (Pauly, 2005) [6]. En effet, il semble que notre référentiel de la biodiversité se base sur une vision de celle-ci que l’on a depuis notre naissance. Par conséquent, plus les années passent plus le référentiel de biodiversité des générations suivantes devient moins exhaustif. C’est d’autant plus vrai dans le cas d’espèces éteintes. Le phénomène du loin des yeux, loin du cœur fut reporté dans le cas du dauphin du Yangtsé (ou baiji, Lipotes vexillifer) où cette espèce charismatique a été oubliée par la communauté des pêcheurs quelques années après qu’ils ne soient plus observés régulièrement (Turvey et al. 2010) [8]. Le syndrome du shifting baseline a été démontré sur une diversité de taxa et de régions du monde. Dans le golfe de Mexico, par exemple, la communauté scientifique locale montre aucun souvenir de la présence et de l’abondance du requin pointe blanche dans l’écosystème local (Baum et al. 2004) [9]. Les pêcheries et les pêcheurs de la barrière de corail sont également des exemples de ce syndrome (Saenz-Arroyo et al. 2005 [10] ; Ainsworth et al. 2008 [11] ; Lozano-Montes et al. 2008 [12] ; Bunce et al. 2008 [13]). Ce syndrome du « shifting baseline » a d’importante conséquences sur notre capacité à conserver la biodiversité et sur la gestion adéquate de nos ressources naturelles. En effet, il mène à des points référentiels inappropriés lors d’évaluation des pertes économiques résultant par exemple en surpêche, ou dans le cas de prises de mesures de conservations (Saenz-Arroyo et al. 2005) [10]. Une autre perspective historique est importante afin d’arrêter ce changement de référentiel intergénérationnel dans la perception du paysage marin par le passé (Pauly, 1995) [14].

Ce syndrome défie nos connaissances des espèces, des distributions d’espèces par le passé, de l’abondance réelle des populations et du rôle des écosystèmes joué par les espèces du passé (Saenz-Arroyo et al. 2005) [10]. D’après les auteurs, ce syndrome ne concerne pas seulement la communauté scientifique mais également tous les acteurs de notre société et expliquerait pourquoi la perte vertigineuse de la biodiversité n’est pas ressentie comme un cas alarmant. Dans une société où le lien entre chercheurs et citoyens est faible, où les problèmes sociaux et sociétaux priment face à l’environnement et sa protection, où les données du passé sont partielles voir inexistantes : que faire ? Que faire également quand les témoins d’une biodiversité passée s’éteignent ? Parlons-nous d’un devoir de mémoire comme peuvent l’être certains évènements historiques tragiques ? Transmettre ce savoir est crucial pour la protection de la biodiversité actuelle, pour la compréhension du monde passé et pour freiner ce syndrome. Il est d’autant plus important que ce savoir soit transmis aux jeunes n’ayant pas accès à la Nature ou dans les pays dont la population est très jeune afin de protéger la Nature et de retrouver une identité en lien avec celle-ci. La prise en compte de ce syndrome lors d’évaluations d’abondance et de distribution des espèces et d’un point de vue économique, dans le cas d’utilisation des ressources naturelles en mer ou sur terre est crucial pour une meilleure protection de la Nature.

Et vous, de quoi ne vous souvenez vous plus ?

Bibliographie :

[1] Vitousek, P.M. Mooney, H.A. Lubchenco, J. Melillo, J.M. 1997. Human domination of the Earth’s ecosystems. Science, 227(5325):494-499pp.

[2] Millennium Ecosystem Assessment, 2005 : Ecosytems and human well-being : a framework for assessment. Island Press, Washington DC

[3] Mackinson, S. and Daskalov,G., 2007. An ecosystem model of the North Sea to support an ecosystem approach to fisheries management : description and parameterisation. Sci. Ser. Tech Rep., Cefas Lowestoft, 142 : 196pp.

[4] Pauly, D. Firsheries management. 2002. Encyclopedia of Life Siences. Macmillan Reference Ltd. p. 1-5

[5] Turvey, S.T. Holocene extinctions. (Oxford University press, Oxford, UK ; 2009). 352 pp.

[6] Pauly,D. Watson, R. Alder, J. 2005. Global trends in world fisheries : impacts on marine ecosystems and food security. Philosophical Transactions of the Royal Society B : Biological Sciences 360(1453):5-12pp.

[7] Worm, B. Barbier, E.B. Beaumont, N. Duffy,J.E Folke, C. Halpern, B.S. Jackson, J.B.C. Lotze, H.K. Micheli, F. Palumbi,S.R. Sala, E. Selkoe, K.A. Stachowicz, J.J. Watson, R. 2006. Impacts of biodiversity loss on Ocean ecosystem services. Science 314(5800):787-790pp.

[8] Turvey, S.T. Barrett, L.A. Yujiang, H. Lei, Z. Xinqiao, Z. Xianyan, W. Yadong, H. Kaiya, Z. Hart, T. Ding, W. 2010. Rapidly Shifting Baselines in Yangtze Fishing Communities and Local Memory of Extinct Species. Conservation biology, 24(3):778-787

[9] Baum, J.K. Myers, R.A. Kehler, D.G. Worm, B. Harley, S.J. Doherty, P.A. 2004.Collapse and Conservation of Shark Populations in the Northwest Atlantic. Science 299(5605):389-392

[10] Saenz-Arroyo, A.ROberts, C.M. Torre, J. Carino-Olvera, M. Enriquez-Andrade, R.R. 2005. Rapidly shifting environmental baselines among fishers of the Gulf of California. Proceedings of the Royal Society of London B, 272:1957-1962

[11] Ainsworth, C.H. Pitcher, T.J. Rotinsulu, C. 2008. Evidence of fishery depletions and shifting cognitive baselines in Eastern Indonesia. Biological Conservation, 141(3):848-859

[12] Lozano-Montes, H.M. Pitcher, T.J Haggan, N. 2008. Shifting environmental and cognitive baselines in the upper Gulf of California. Frontiers in Ecology and the Environment, 6(2):75-80pp.

[13] Bunce, M. Rodwell, L.D. Gibb, R. Mee, L. 2008. Shifting baselines in fishers’ perceptions of island reef fishery degradation. Ocean & Coastal Management, 51(4):285-302

[14] Pauly, D. 1995. Anecdotes and the shifting baseline syndrome of fisheries. Trends in Ecology and Evolution, 10:430



Sandra Nussbaum,
date de publication : 27 mai 2013,
date de dernière mise à jour : 28 mars 2013


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